dossier > Focale(s) - Exploration photographique des territoires

en lien avec la Bibliothèque nationale de France et en partenariat avec le laboratoire InTRu -Interactions, transferts, ruptures artistiques et culturels EA 6301 (Université François-Rabelais – Tours) dans le cadre de l’exposition de la BnF « Paysages français une aventure photographique 1984-2017 ».

 

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logos-partenaires-bnf-intru-cget2.png, par hvanmalle

 

Tous les 15 jours, le mardi, une nouvelle focale proposant une mise en dialogue autour d’une photographie sélectionnée parmi les œuvres présentées à la BnF, de l’intention photographique restituée par Raphaële Bertho co-commissaire de l’exposition et d’un regard prospectif proposé par le bureau de la prospective et des études du CGET pouvant interpeller sur un enjeu d’aménagement et de cohésion des territoires.

 

Raphaële Bertho

Maîtresse de conférences en arts à l'Université de Tours et historienne de la photographie, Raphaële Bertho travaille depuis 2005 sur les enjeux esthétiques et politiques de la représentation du territoire contemporain. Elle a publiée en 2013 l’ouvrage "La Mission photographique de la Datar, Un laboratoire du paysage contemporain" (La Documentation française) et plusieurs articles dont « Les grands ensembles, cinquante ans d’une politique fiction française » (Etudes photographiques, 2014) ou encore « Les photonautes de la cosmoroute, À la recherche d’un paysage photographique de l’autoroute en France » (in Les Inventions photographiques du paysage, Presses universitaires de Rennes, 2016). Elle est commissaire avec Héloïse Conesa, conservatrice de la photographie contemporaine à la BnF, de l’exposition "Paysages français, Une aventure photographique 1984-2017" à la Bibliothèque nationale de France du 24 octobre 2017 au 4 février 2018.

Jean-Benoît Albertini, commissaire général à l'égalité des territoires

focales-portrait-jba3.jpg, par hvanmalle

 

Le 24 octobre 2017 s’est ouvert à la Bibliothèque nationale de France l’exposition Paysages français - Une aventure photographique, 1984 – 2017. En revenant sur quatre décennies de photographie de paysages, cette exposition participe d’une réflexion sur les mutations de la France à travers l’objectif de grands photographes contemporains tels que Gabriele Basilico, Raymond Depardon, Sophie Ristelhueber, Cyrille Weiner,…

La Mission photographique de la Datar (1984-1988), présentée en ouverture de l’exposition, reste aujourd’hui une référence internationale, à la croisée de la création artistique et d’une approche documentaire du paysage. Elle a permis de capter des problématiques territoriales laissées orphelines par les représentations cartographiques ou statistiques courantes : sentiment de délaissement dans les territoires périphériques, patrimonialisation déshumanisée, perte des repères urbains-ruraux, qualité plastique des friches ou des bâtiments industriels, etc. Pour la Datar, il était alors essentiel de « saisir » ces évolutions et d’approcher le territoire non pas seulement comme un lieu mais comme l’expression d’un rapport des hommes aux lieux.

Dans ce contexte marqué par des territorialités fluctuantes, le plus souvent appréhendées ou perçues sous le prisme de la fracture, le regard des photographes peut plus que jamais contribuer à redonner du sens et de la valeur aux lieux. Ce regard peut aussi révéler les effets territoriaux d’évolutions socio-économiques, environnementales ou encore liées à des choix d’aménagement et d’urbanisme et contribuer à une mise en débat nécessaire sur certains impensés des politiques publiques.

Fort de l’héritage de la Mission photographique, le CGET entend réinvestir le champ des représentations et de l’image, en particulier photographique, pour contribuer à l’émergence d’une nouvelle culture des territoires. La cohésion des territoires appelle une meilleure appréhension des perceptions et des représentations, y compris habitantes, et non seulement des analyses objectives et « expertes ».

Pour le CGET, cette ambition s’élabore avec un angle prospectif pour approfondir le quotidien, s’émanciper des temporalités, mettre en perspective les enjeux sociétaux contemporains et anticiper ceux de demain en replaçant la photographie, les représentations et l’habiter au cœur des réflexions sur la cohésion des territoires.

Focale #1 - Lisières et perméabilités

Cyrille WEINER – Le cheval de trait de Roger des Prés sur le Grand Axe, Nanterre (Hauts-de-Seine)

3-019_weiner_cyrille_partie_3_no_mans_land_fabriquedupre_015_small.jpg, par hvanmalle

Cyrille WEINER – Le cheval de trait de Roger des Prés sur le Grand Axe, Nanterre (Hauts-de-Seine)
Tirage fine art 100x120 cm,
Collection particulière 
www.cyrilleweiner.com

 

Intention photographique (Raphaële Bertho, co-commissaire de l’exposition)

La Fabrique du pré est une série réalisée par Cyrille Weiner entre 2004 et 2014 à Nanterre sur la friche générée par l’enfouissement de l’autoroute A14, dans la perspective de l’Axe historique imaginé par André le Nôtre. Dix années durant, le photographe revient régulièrement sur les lieux, apprends à les connaître intimement. Cette lente immersion lui permet de dépasser le présupposé du « non-lieux », pour reprendre la terminologie de Marc Augé[1], pour appréhender les reliefs de la friche. L’espace apparemment vide se mue alors en un espace de liberté, ouvert à tous possibles. Le présupposé d’abandon se transforme en force du renouveau. Où il faut apprendre à repérer pour l’architecte Patrick Bouchain « les graines de déjà-là et les pousses du désir »[2].

La Fabrique du pré c’est aussi celle évoquée dans l’ouvrage de Francis Ponge[3], dans lequel le poète donne à voir l’acte d’écriture, cette mise à jour faisant émerger une esthétique de la rature. En retour, la balafre urbaine devient le théâtre d’une reconfiguration poétique à travers ses silhouettes incongrues. Ici trois chaises font d’une butte de terre un véritable promontoire, là l’homme en costume se fait semeur, là encore les herbes folles se muent en un champ arpenté par Roger des Près et son cheval de trait. Le tout au pied des tours, symboles de l’extrême maîtrise de l’aménagement du territoire, qui contrastent avec ces appropriations inattendues.

L’insistance du regard de Cyrille Weiner permet d’abandonner le récit attendu et la posture documentaire pour faire place à la une dimension fictionnelle, dans un ensemble de clichés aux tonalités apaisées et à la lumière enveloppante. C’est sans fracas que la ville se réinvente, au fil des années et des usages.

 

Regard prospectif (Marion Mauvoisin, CGET)

Friches, dents creuses, lisières, franges urbaines, marges, délaissés sont autant de « nouvelles topographies » qui s’imposent dans nos lieux de vie. Et si, comme l’affirme le philosophe Sébastien Marot, « le siècle n’[était] plus à l’extension des villes, mais à l’approfondissement des territoires »[4] ? Ces topographies sont longtemps restées sans réalité. Ne s’agirait-il pas aujourd’hui de requalifier, de pacifier et de recoudre ces vides et ainsi de satisfaire aux injonctions à la recomposition urbaine et territoriale ?

Ces espaces résiduels qui intéressent la « fabrique de la ville sur la ville » ne sont pourtant pas sans qualités. Comme tout territoire, ils possèdent une épaisseur historique et physique. Ils participent et s’imprègnent de la mémoire des villes et des paysages. Ici, à Nanterre, c’est le souvenir du bidonville de la Folie, résorbé par la construction des cités de transit Doucet et Gutenberg, elles-mêmes effacées par la construction de l’A14 avant son enfouissement et le retour de la nature sur la friche engendrée.

Ce sont aussi des zones frontières, des articulations et des charnières. Ils marquent la porosité de plus en plus importante entre les territoires. Leur considération oblige à réinterroger la segmentation qui caractérise de la lecture des espaces, de leurs fonctions et de leurs relations. La richesse de ces lieux tient enfin à leur potentiel d’intensification du déjà là pour redéfinir des liens, partager un dessein commun, mettre en cohérence et projeter de tout autres futurs possibles.

Un changement de perceptions et de représentations s’affirme vis-à-vis de ces « délaissés » qui offrent des alternatives pour ré imaginer notre cadre de vie avec singularité. Une acupuncture urbaine s’y expérimente, offrant une plus grande place aux initiatives citoyennes. Elle contribue ainsi d’une forme de reconquête du voisinage, à l’instar des frontages, chers à Nicolas Soulier, plus communément, ces interfaces entre les espaces privés et la rue, dont l’appropriation par la végétalisation est sans doute la plus emblématique.

La valeur de l’habiter se niche aussi dans ces espaces où l’on perçoit subrepticement cet art de la complexité et du temps qui imposent l’humilité aux métiers de l’aménagement.

 


[1] Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992.

[2] Patrick Bouchain, « Cultiver la ville », dans Cyrille Weiner, La Fabrique du pré, Filigranes, 2017

[3] Francis Ponge, La Fabrique du « Pré », Skira, 1971.

[4] Sébastien Marot  - L’art de la mémoire, le territoire et l’architecture - Editions de la Villette, 2010