Quatre décennies de politique de la ville


Publié le 17/12/2015

Entretien avec Nadia Bentchicou, responsable de la mission égalité femmes-hommes à la direction de la Ville et de la Cohésion urbaine du CGET, qui a commencé sa carrière au Fonds d’action sociale (lire encadré). Diplômée en administration économique et sociale, puis en conseil et développement des collectivités territoriales, elle revient sur quatre décennies de politique de la ville, avant de prendre sa retraite.

 

Votre engagement professionnel dans le développement social des quartiers populaires date des années 1980, à Beauvais (Oise). Quelles évolutions de la politique de la ville avez-vous constatées, de manière générale, au fil de votre parcours ?

Nadia Bentchicou : Lorsque la politique de la ville est née, les quartiers étaient des zones quasi-reléguées, oubliées et livrées à elles-mêmes. Dans un premier temps, certains dispositifs se sont cantonnés à faire de l’animation territoriale pour y maintenir la paix sociale, en « occupant » les jeunes, notamment par des opérations de loisirs. C’était utile, mais ponctuel ; il fallait aller plus loin et mettre l’accent sur des interventions plus pérennes.

Les politiques publiques ont alors permis de réaliser beaucoup de choses en profondeur, dans divers champs (culture, jeunesse, soutien aux associations, formation d’acteurs locaux, etc.). À mon sens, il est dommage que ces actions restent aujourd’hui peu visibles, peu valorisées et peu capitalisées, hormis la rénovation urbaine dont le résultat est plus évident et perceptible.

 

Aujourd’hui, quelles orientations vous semblent majeures ?

N. B. : Pendant longtemps, la politique de la ville a agi pour les habitants des quartiers, mais pas assez avec eux. Les politiques publiques donnent le ton et impulsent une orientation et des engagements. Mais, c’est au niveau territorial que naissent les initiatives et les réalisations concrètes. Ces expériences de terrain – souvent initiées par les habitants en fonction de leurs besoins réels – peuvent être partagées et reproduites, parfois, à une échelle plus large. La participation et l’implication réelle des habitants des quartiers, les premiers concernés, est primordiale tant dans les dispositifs déployés que dans les contrats de ville.

 

Cette impulsion du terrain, soutenue par les dispositifs publics, c’est ce qui se passe en matière d’égalité femmes-hommes ?

N. B. : Oui, d’autant qu’on est passé à une nouvelle réalité. Au début, les femmes des quartiers avaient besoin d’accompagnement pour se sociabiliser, s’alphabétiser, acquérir de l’autonomie… Désormais, il ne convient plus de les considérer uniquement sous le prisme victimaire ou de les cantonner au rôle d’habitantes d’un quartier. Elles en sont aussi les actrices et contribuent au développement de leur territoire, à travers des associations, la création d’activité ou des actions comme les « marches exploratoires », par exemple…

Ces femmes ont besoin d’être considérées comme des citoyennes à part entière. Leur expertise d’usage d’un territoire peut être valorisée pour contribuer à la co-construction de projets à l’échelle de ces territoires.

 

Quelles sont les perspectives ?

N. B. : Pour traiter les inégalités femmes-hommes, il est nécessaire d’établir un diagnostic du territoire qui permet de construire un programme d’action pertinent correspondant aux problématiques identifiées. Il faut également un portage politique fort et une approche transversale de cette thématique qui est déclinable sur l’emploi, le développement économique, la lutte contre les discriminations, les violences faites aux femmes, le sport, la santé, la culture, la présence des femmes dans l’espace public, etc.

C’est pour cela que j’ai proposé, dans le cadre du renouvellement de la convention entre le ministère de la Ville et celui chargé des Droits des femmes, un plan national interministériel pour prendre en compte les inégalités femmes-hommes dans les contrats de ville. Certains – en Aquitaine, en Lorraine, en Île-de-France ou dans le Nord notamment – abordent bien ce volet, mais ce n’est pas systématique.

Ce plan national impulserait des actions portées par tous les ministères, et donc déclinées sur divers champs des politiques publiques.

 

Retour sur
Le Fonds d’action sociale pour les travailleurs musulmans d’Algérie en métropole et pour leur famille (Fas) avait été fondé en 1958 et placé sous la tutelle du ministère des Affaires sociales. Dans les années 1960, il a étendu son public aux immigrés de toutes nationalités pour soutenir leur intégration et celle de leurs familles et gérer les foyers des travailleurs migrants.
En 2001, cet établissement public élargit son action et devient le Fasild, le Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations. En 2006, lui succède l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances, l’Acsé, intégrée au CGET en 2014.