Recherche-action

À l’écoute des jeunes des quartiers populaires pour mieux comprendre leurs représentations du monde

Joëlle Bordet, psychosociologue


Publié le 03/07/2018

Quelles représentations d’eux-mêmes, de la société et du monde ont les jeunes des quartiers populaires ? Pour répondre à cette interrogation dans un contexte de radicalisation de nombreux jeunes, la psychosociologue Joëlle Bordet a mené avec le CGET une recherche-intervention durant trois ans pour comprendre comment se forme l’esprit critique des jeunes en quartiers populaires. Elle nous explique les enjeux de cette recherche collaborative inédite.

Comment est née cette recherche-intervention ?

À partir de 2005, j’ai effectué beaucoup de travaux basés sur l’écoute des jeunes pour créer des politiques spécifiques à leur intention sur les territoires. Cette recherche-action a commencé lorsque j’ai reçu un coup de téléphone d’un monsieur, imam et animateur à La Meinau (quartier populaire de Strasbourg), où j'interviens régulièrement à des moments d’échange depuis vingt-cinq ans. Cette personne me dit qu’il y a des jeunes qui sont partis s'engager à Daesh et qui sont morts là-bas. Dans le quartier, ils ont constitué un collectif d’une centaine d’habitants pour agir contre ces départs de jeunes, et il m’a demandé de venir pour parler aux habitants. C’est de là qu’est partie la recherche : on a voulu mieux comprendre le rapport des jeunes au monde et aux dynamiques identitaires.

En quoi la démarche de cette recherche (350 entretiens avec des jeunes de 15 à 25 ans) est-elle significative ?

Au départ de la recherche, j’ai fait un tour des villes que je connaissais bien, comme Gennevilliers ou Échirolles, et ils m’ont alertée : « Il y en a marre de dire que les jeunes n’ont pas d’esprit critique ! » La démarche qu’on a eue, c’est de faire un pas de côté, de se dire qu’on ne sait pas ce que cette tranche d'âge a dans la tête et qu’il faut l' écouter avant de parler à leur place. Il y a des choses qu’on n’entend pas qui fait symptôme avec les attentats. On est aussi sursaturé d’interprétations permanentes par les médias sur ce que pensent les jeunes, et ça nous met très à distance de la réalité. Pour pouvoir agir avec eux et pour eux, il faut vraiment se mettre en condition de recevoir ce qu’ils disent et de les comprendre.

Une partie de la recherche-action aborde le rapport à l’identité française : qu’est ce qui ressort des entretiens ?

J’aime bien la formule d’Olivier Douville. Ce psychologue et psychanaliste parle d’un « amour vache avec la France ». Les jeunes parlent beaucoup de la devise, « Liberté Égalité Fraternité » : ils sont fiers d’être français pour ça. Mais ils disent aussi que la France ment, car ce n’est pas ce qu’elle fait pour eux. Ils confondent une visée, une devise avec une promesse d’intégration, et pour eux c’est insupportable ! Ce qui ressort également, c’est un sentiment de ne pas être légitime en tant que Français. Un jeune m’a dit « Regardez-moi : moi j’ai la légitimité -5 ».

Qu’est-ce que vous attendez de cette recherche ?

J’ai envie que ça se traduise en philosophie politique, en transformation des pratiques pédagogiques. Et ce n’est pas qu’aux professionnels de la jeunesse – les animateurs, éducateurs, enseignants – d’avoir un rôle à jouer, mais aussi aux collectivités locales et à l’État. Il y a déjà des villes, comme Gennevilliers (92) par exemple, qui en font déjà une vraie philosophie politique pour leur action publique.

 

Méthodologie
La recherche-intervention a été menée par Joëlle Bordet et son équipe ainsi que le CGET, de 2015 à 2017, avec une écoute approfondie de 350 jeunes de 15 à 25 ans et de 150 adultes accompagnants les jeunes au quotidien. Cinq sites ont été concernés : Échirolles (Isère), Gennevilliers (Hautes-de-Seine), quartier Bellevue à Nantes (Loire-Atlantique) et quartier La Meinau à Strasbourg (Bas-Rhin) pour les quartiers populaires, et le Grand Figeac (Occitanie) pour la ruralité.